Communication 286 /2004 – Dino Noca / République Démocratique du Congo

Résumé de la Plainte :
1. La plainte a été introduite devant la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (la Commission) le 6 décembre 2004 contre la République Démocratique du Congo (la RDC ou l’Etat défendeur)1par Monsieur Dino Noca représenté par Me NYABIRUNGU Mwene Songa, avocat au Barreau de Kinshasa (le Plaignant) ; Me FAKATI wa LUHINDI Défi Augustin, avocat au même Barreau ayant poursuivi la procédure par la suite. 1.c de la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples en ce sens que d’une part la succession Noca Lucio représentée par son liquidateur légal Monsieur Dino Noca n’a pas pu présenter ses moyens de défense et d’autre part le principe de l’égalité des justiciables a été rompue dans la mesure où seuls les moyens de la partie adverse, en l’occurrence Monsieur Kafwa, ont été pris en compte.
2. Le Plaignant fait état d’un litige portant sur un immeuble sis dans la Commune d’Ibanda, et enregistré au plan cadastral de la ville de Bukavu, Province du sud-Kivu sous le numéro 17 R/22, lequel litige a été tranché par un arrêt RCR/C019 rendu le 28 novembre 2003 par la Cour Suprême de Justice de la République Démocratique du Congo.
3. Le Plaignant allègue que cet immeuble est une propriété de Feu Lucio NOCA, citoyen d’origine italienne, décédé le 27 mai 1992 à Sorvedolo, alors qu’il était déjà en procès.
4. Il souligne en outre que les droits du plaignant sur son immeuble étaient couverts par le certificat d’enregistrement vol. F.XXX, folio 23, constitutif d’un titre de propriété, au regard de la législation de la République du Zaïre, actuelle RDC.
5. Le Plaignant allègue que par la suite, l’Etat a pris l’ordonnance n°74-152 du 02 juillet 1974 relative aux biens abandonnés ou non mis en valeur et autres biens acquis à l’Etat par l’effet de la loi. Les biens revêtus de ce statut étaient attribués à des congolais et leurs titres étaient annulés sans intervention judiciaire.
6. Le plaignant allègue que pour échapper à l’application de cette loi, Feu Lucio Noca confia la gestion de son immeuble à la Société Nationale d’Assurances (SONAS), une entreprise d’Etat qui avait



1 La RDC a ratifié la Charte africaine le 20 Juillet 1987 2 pièces justificatives, côte 1.


compétence à gérer des biens immobiliers appartenant à des expatriés non résidents.
7. Le Plaignant allègue que, malgré cet état de chose, l’immeuble fut déclaré abandonné et attribué tour à tour à des personnes répondant respectivement aux noms de Matakina et de Kafwa Kasongo. Monsieur Matakina n’ayant pas rempli les conditions requises pour se voir attribuer ledit immeuble, celui-ci l’a plutôt été au profit de M. Kafwa Kasongo, alors Procureur de la République près le Tribunal de Grande Instance de Bukavu qui lui serait en règle.
8. Le Plaignant soutient par ailleurs, que le retrait de l’immeuble du patrimoine de Noca, faisait également suite à l’arrêté n°1440/000152/80 du 03 septembre 1980 qui avait classé à tort cet immeuble comme un bien abandonné.3
9. Le Plaignant allègue que suite à un recours introduit par la SONAS auprès de l’autorité compétente contre cette décision de déclaration d’abandon, celle-ci a obtenu gain de cause par Arrêté n°1440/000207/82 du 20 septembre 1982 lui rétrocédant ainsi ledit immeuble4.
10. Le Plaignant affirme que le recours de la SONAS a d’abord été ignoré par le chef de division des affaires foncières de la ville de Bukavu qui exigea une authentification du document en sa possession. Ce qui fut fait par un message téléphoné n°00027/84 du 5 juillet 1984. Le même message sera confirmé par une lettre n°1440/000748 datant du même jour de la part du Ministre des affaires foncières alors Commissaire d’Etat et portant abrogation de l’arrêté n°1440/000152/80.
11. Le Plaignant relève que sans attendre l’authentification du document, , le Chef de division délivra à M. Kafwa Kasongo , le 09 juin 1984, un Certificat d’enregistrement de l’immeuble; alors qu’avaient tour à tour été abrogés l’arrêté de déclaration d’abandon du 03 septembre 1980 et l’ordonnance n°74-152/74 du 02 juillet 1974, successivement le 20 septembre 1982 et le 02 février 1984 respectivement par l’arrêté n°1440/000207/82 et l’ordonnance n°84- 026/84.

3 Dossiers pièces côtes 17-18 4 Dossier pièces cotes19



12. Le Plaignant ajoute que copies des documents sus visés ont été produits à la fois au chef de Division Régionale des affaires foncières ; Conservateur des titres immobiliers et au Gouverneur de la province du Kivu.
13. Le Plaignant conclut que c’est donc de façon délibérée et en toute connaissance de cause que le Chef de division régionale des affaires foncières a agi en refusant d’attendre une réponse de la part de son supérieur hiérarchique.
14. Le Plaignant affirme que suite à la délivrance de ce certificat d’enregistrement à Monsieur Kafwa, l’avocat de l’Etat pour le Sud Kivu fut invité par les ministères de la Justice et des Affaires Foncières à se pourvoir en annulation du titre ainsi attribué à tort à Monsieur Kafwa.
La Plainte :
15. Le Plaignant soutient, au regard des faits sus relatés, que l’Etat défendeur a agi en violation des articles 3, 7 et 14 de la Charte africaine.
16. Le Plaignant sollicite ensuite que la Commission:

- déclare l’arrêt RCR/C019 du 28 novembre 2003 nul et non avenu à la suite de la disqualification sollicitée de droit de sieur KAFWA sur l’immeuble litigieux ; reconnaisse le droit de M. NOCA Lucio et partant de son unique héritier, sieur NOCA Dino sur cet immeuble.

- Alloue à M. NOCA Dino à titre de compensation pour occupation et privation de jouissance de bien pendant 28 ans la somme minimale de USD 400.000, et ce y compris les frais payés aux avocats.


La Procédure:
17. La plainte a été déposée le 12 février 2004 au Secrétariat de la Commission, qui en a accusé réception le même jour.
18. Au cours de sa 35e Session ordinaire tenue du 21 mai au 4 juin 2004 à Banjul, en Gambie, la Commission a décidé de se saisir de la


communication. Le Secrétariat en a informé les parties et leur a demandé de soumettre leurs observations écrites sur la recevabilité.
19. Le Plaignant a soumis au Secrétariat de la Commission ses observations écrites sur la recevabilité de la communication au cours des travaux de la 35e Session ordinaire. Le Secrétariat a donné copie de la plainte ainsi que les observations du Plaignant aux représentants de l’Etat défendeur présents à cette session.
20. Dans un mémoire complémentaire sur la recevabilité de la communication transmis en date du 6 décembre 2004, la partie plaignante a informé le Secrétariat de la Commission du remplacement de Me NYABIRUNGU Mwene SONGA par Me FATAKI wa LUHINDI Défi Augustin avocat au Barreau de Kinshassa/Gombé pour le suivi de ses intérêts auprès de la Commission.
21. La Commission a examiné la communication lors des 36ème, 37ème, 38ème, 39ème, 40ème, 41ème, 42ème et 43ème Sessions Ordinaires et a à chaque fois reporté sa décision faute par l’Etat Défendeur de présenter ses arguments sur la recevabilité.
22. Le Secrétariat a informé les parties à la communication de la décision de la Commission en demandant à chaque fois à l’Etat Défendeur de soumettre ses observations écrites sur la recevabilité.
23. Une Note Verbale de rappel a même été envoyée à l’Etat défendeur en date du 23 mars 2006, avec une copie des arguments de la partie plaignante.
24. Par une autre Note Verbale de rappel du 4 octobre 2007, le Secrétariat a relancé l’Etat défendeur en l’informant du renvoi ferme opéré par la Commission pour le dépôt de ses conclusions dans un délai d’un mois. Le Secrétariat a rappelé à cet égard à l’Etat Défendeur qu’en l’absence de ses observations, la Commission procédera à l’examen de l’affaire sur la base des éléments du dossier.
25. Lors de sa 44ème Session ordinaire tenue à Abuja, en République Fédérale du Nigeria, la Commission a déclaré la Communication RECEVABLE sur la base des seuls éléments en sa possession.

26. Par Note Verbale et lettre datées du 19 Décembre 2008, le Secrétariat de la Commission a informé les parties que la Commission a déclaré la Communication recevable et les a invitées à produire leurs conclusions sur le fond avant sa 45ème Session ordinaire prévue pour la période du 13 au 27 Mai 2009 à Banjul, en Gambie.
27. Par Note Verbale et lettre datées du 24 Avril 2009, le Secrétariat de la Commission a exhorté les parties à produire leurs conclusions sur le fond à la 45ème Session ordinaire du 13 au 27 Mai 2009 à Banjul, en Gambie.
La Recevabilité.

Les arguments du Plaignant sur la recevabilité
28. Le Plaignant fait valoir que la Communication satisfait à toutes les conditions fixées par l’article 56 de la Charte africaine. Il souligne que la Victime est bien connue et que la Plainte est compatible avec la Charte car elle est relative à des allégations de violation par la RDC des articles 3, 7 et 14 de la Charte africaine.
29. Selon toujours le Plaignant, la Plainte introduite auprès de la Commission ne contient aucun propos outrageant à l’égard des autorités congolaises.
30. Le Plaignant fait remarquer que sa Plainte se réfère à des faits réels prouvés au regard des nombreux documents produits à la base de sa requête.
31. Le Plaignant allègue également que les voies de recours internes prévues par la législation congolaise ont été épuisées, la victime ayant saisi tour à tour le Tribunal de Grande Instance et la Cour d’Appel de Bukavu.
32. Le Plaignant déclare que, suite à une requête introduite le 12 juillet 1991, la Cour Suprême de Justice par arrêt RC/1704/1705 du 3 mars 1994 a cassé un arrêt n°RC 1155/1180/1729 du 8 avril 1991 rendu par la Cour d’appel de Bukavu. et a renvoyé la cause devant la Cour d’appel de Kinshassa/Matete. Par arrêt n° RAC 001 rendu le 29 décembre 1994, la Cour d’appel de Kinshassa Matete rejettera les recours des parties appelantes Etat-Noca et Kizila.

33. Le plaignant indique qu’un deuxième recours en cassation contre l’arrêt RAC 001 rendu le 29 décembre 1994 par la Cour d’appel de Kinshasa Matete fut introduit devant la Cour Suprême de Justice et enrôlé sous le RC029/TSR.
34. Le Plaignant affirme même avoir utilisé les voies de recours extraordinaires dont la compétence est reconnue au seul Ministre de la Justice et Garde des Sceaux qui a déclaré le recours inaccessible comme le confirme la lettre n°1023/mm90/CAB/MIN/J/2004 du 23 mars 2004 adressée en réponse à la lettre de Maître Manzila du 12 décembre 2003 (documents attachés dans le dossier).
35. Le Plaignant affirme que la Plainte a été introduite devant la Commission près de trois mois après le prononcé du dernier arrêt de la Cour Suprême de Justice intervenu en date du 28 novembre 2003 et que la Commission est la seule instance saisie de cette affaire.


Les arguments de l’Etat défendeur sur la recevabilité
36. L’Etat défendeur n’a présenté aucune soumission sur la recevabilité de cette communication malgré les nombreuses relances qui lui ont été adressées.


L’Analyse de la Commission sur la recevabilité
37. La recevabilité des communications introduites conformément à l’Article 55 de la Charte africaine est régie par les conditions énoncées à l’article 56 de la même Charte.
38. Il est constant que la Commission a en vain déployé des efforts soutenus en vue d’obtenir de l’Etat défendeur de ses commentaires et observations écrites sur la recevabilité et ce, depuis sa 35e Session ordinaire tenue du 21 mai au 4 juin 2004 à Banjul, Gambie, session au cours de laquelle la Commission s’est saisie de la communication.
39. La Commission constate par conséquent un refus de coopérer de la part de l’Etat défendeur. Ce qui l’oblige à examiner la Communication sur la base des seules données vérifiables fournies par la partie plaignante.

40. Il est par ailleurs à noter qu’au cours de la 42ème session ordinaire de la Commission tenue à Brazzaville au Congo, une délégation de l’Etat défendeur a promis de faire diligence en vue de la production de ses observations sur la recevabilité.
41. L’Etat défendeur n’a cependant pas versé au dossier des pièces de nature à combattre les arguments de la partie demanderesse quant à la recevabilité de l’affaire.
42. En conséquence, la Commission déclare la communication recevable en application de l’article 119 alinéa 45 des règles de procédure et en fonction de sa propre jurisprudence6.




Le fond

Observations du Plaignant quant au fond
43. Le Plaignant estime que l’Etat Défendeur a violé les droits qui lui sont garantis par la Charte africaine. Spécifiquement, le Plaignant allègue la violation des articles 3, 7.1.c et 14 de la Charte africaine.




Sur la violation alléguée de l’article 14
44. Le plaignant allègue qu’en exécution des mesures dites économiques fondées sur la législation congolaise prises en date du 02 juillet 1974 relatives aux biens abandonnés ou non mis en valeur et aux autres biens acquis à l’Etat par l’effet de la loi, l’immeuble de
M. NOCA couvert par le certificat d’enregistrement établi en date du 1er septembre 1952, fut déclaré abandonné.




5 En effet, l’article 119 (4) de l’ancien Règlement Intérieur disposait que « les Etats parties dont les explications et déclarations sont attendues dans un délai donné seront informés que si ces délais ne sont pas respectés, la Commission statuera suivant les éléments en sa possession » 6 En se basant uniquement sur les observations des parties plaignantes en l’absence des observations de
l’Etat défendeur, la Commission Africaine a procédé à l’examen des communications 155/96 ـ Social and Economic Rights Action Center, Center for Economic and Social Rights / Nigeria et 159/96 Union Inter Africaine des Droits de l’Homme, Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme, Rencontre Africaine des Droits de l’Homme, Organisation Nationale des Droits de l’Homme au Sénégal et Association Malienne des Droits de l'Homme/Angola (11ème rap. Annuel d’activités).


45. Le plaignant souligne que, avant de quitter la RDC pour son pays natal l’Italie, sieur Dino Noca a pris, des précautions en confiant la gestion de son immeuble à un organisme officiel appartenant à l’Etat congolais, la SONAS. Ceci était d’après le plaignant une des conditions pour échapper à cette mesure qui viserait à déclarer son immeuble comme bien abandonné.
46. Le plaignant affirme aussi que malgré que Mr Noca ait observé cette exigence, la convoitise à l’accaparement des biens des étrangers a poussé certains congolais en complicité avec certains agents de l’Etat, à tromper la vigilance des autorités pour parvenir à faire déclarer l’Immeuble Noca abandonné. Grâce à l’intervention de la SONAS, une opposition à cet acte fut favorablement accueillie par le Ministre en charge des affaires foncières et immobilières.
47. Le Plaignant soutient que sieur NOCA est le propriétaire incontesté de l’immeuble sis n°17R/2 à Ibanda dans la ville de Bukavu et ce sur la base du certificat d’enregistrement à lui délivré par le conservateur des titres immobiliers en date du 1er septembre 1952, acte qui reconnait par conséquent le droit de propriété de la Victime en droit congolais.
48. Le Plaignant soutient en outre qu’au regard de l’article 227 de la loi foncière congolaise, le certificat d’enregistrement est inattaquable après deux ans d’existence à partir de la date de son établissement. Le Plaignant allègue cependant qu’en dépit de cette disposition de la loi foncière et de l’article 14 de la Charte africaine, Monsieur NOCA fut évincé dans son droit de propriété.
49. Selon le Plaignant, sur la base de l’ordonnance 74-152 du 2 juillet 1974 relative aux biens abandonnés ou non mis en valeur et aux autres biens acquis à l’Etat par l’effet de la loi, un arrêté Ministériel n°1440/000152/80 du 3 septembre 1980 a tout de même déclaré abandonné la parcelle résidentielle n°17R/2 située à Ibanda-Bukavu, et ce mépris des droits de la Victime.
50. Le Plaignant poursuit que deux ans après, suite à un recours introduit par la SONAS, l’arrêté sus cité fût abrogé par l’arrêté n°1440/000207/82 du 20 septembre 1982.
51. Le Plaignant affirme que l’arrêté ainsi rendu par le Ministre en charge des affaires foncières et immobilières a été notifié au Gérant


immobilier de la SONAS par correspondance datée du 20 septembre 1982, soit le même jour.
52. Le Plaignant allègue aussi que deux ans après l’annulation de l’arrêté du 3 septembre 1980, le Président de la République prendra l’ordonnance n°84-026 du 2 février 1984 portant abrogation de l’ordonnance relative aux biens abandonnés ou non mis en valeur et aux autres biens acquis à l’Etat par l’effet de la loi du 2 juillet 1974.
53. Le Plaignant relève aussi que l’abrogation de cette ordonnance était justifiée en ces termes : « malheureusement, la difficulté de déterminer les critères objectifs de l’abandon, l’insuffisance et le flou de ceux prévus par cette ordonnance (du 2 juillet 1974), la brièveté de délai d’opposition et l’inefficacité des mesures de publicité ont fait croire à une opinion tant nationale qu’internationale alarmée que ce texte ne visait qu’une spoliation pure et simple des biens immobiliers des étrangers. En outre son application a donné lieu à de nombreuses fraudes. Maintes personnes sans scrupules et de mauvaise foi, avec la complicité de l’Administration, s’en sont servi pour en déposséder irrégulièrement d’autres. De là sont issus les nombreux litiges pendant devant nos cours et tribunaux et mettant trop souvent en cause la responsabilité de l’Etat».
54. Le plaignant allègue que le litige Noca constitue une illustration de ce rapport dans lequel la complicité de l’administration est prouvée par les manœuvres du Conservateur des titres immobiliers (Agent de l’Etat) de la ville de Bukavu qui, au motif du respect de la procédure, demande par sa lettre du 30 mai 1984 à son chef hiérarchique, le Ministre en Charge des Affaires Foncières et immobilières, la clarification quant à l’authenticité de l’arrêté n°1440/000207/82 du 20 septembre 1982 ayant abrogé celui n°1440/000152/80 du 3 septembre 1980 dont il n’aurait pas de trace dans le dossier relatif à l’immeuble litigieux et dont ses services n’ont qu’une photocopie.
55. Le Plaignant allègue que seulement 8 jours après sa lettre au Ministre des affaires foncières, soit le 9 juin 1984, ce fonctionnaire, qui tenait à nuire aux intérêts de Monsieur Noca, décida de délivrer à Monsieur KAFWA le certificat d’enregistrement sur l’immeuble de Monsieur NOCA et ce, en violation entre autres des dispositions de l’article 235 de la loi foncière qui dispose : « sauf les cas où la mutation est ordonnée par justice et ceux prévus par des lois particulières nulle mutation ne peut être opérée qu’après remise au conservateur du certificat à remplacer. Dans tous les cas de mutation, l’ancien certificat inscrit au


livre d’enregistrement est frappé d’un timbre d’annulation et d’une annotation indiquant, dans la forme établie par l’article 226 les motifs de l’annulation ainsi que la date et le numéro du nouveau certificat».
56. Le Plaignant revient sur le fait qu’en dépit de cette décision du conservateur, près de 25 jours après, soit le 5 juillet 1984, le ministre des affaires foncières enverra au conservateur une lettre et un message téléphoné par lesquels il confirmait l’abrogation de l’arrêté du 3 septembre 1980, mais cela n’a pas inquiété le conservateur qui n’est jamais revenu sur sa décision de délivrer le certificat d’enregistrement, injustement établi en faveur de Sieur KAFWA.
57. Le Plaignant rappelle que le droit à la propriété garanti par la Charte est rigoureusement prescrit par la constitution de l’Etat de la RDC et véhiculé par la doctrine congolaise. En effet, aux termes de l’article 36 de la constitution, il est dit que « la propriété privée est sacrée. L’Etat garantit les droits à la propriété individuelle ou collective acquise conformément à la loi ou à la coutume ». Il ne peut être porté atteinte à ces droits qu’en vertu d’une loi et pour des motifs d’intérêt général, sous réserve d’une préalable et équitable indemnité à verser au titulaire lésé dans ses droits7. Enfin, l’article 37 alinéa 2 de ladite Constitution ajoute « Nul ne peut être saisi dans ses biens qu’en vertu d’une décision prise par une autorité judiciaire compétente ».
58. Le Plaignant estime que toutes ces dispositions constitutionnelles consacrent ainsi le fondement et la valeur constitutionnels des biens en général et, en particulier, de la propriété en RDC.
59. Le plaignant souligne que la décision de spoliation du Conservateur ne repose sur aucune base légale étant entendu que l’arrêté ayant déclaré l’immeuble de NOCA abandonné a été abrogé aussi bien que l’ordonnance relative aux biens abandonnés.
60. Le Plaignant soutient que l’abrogation de l’arrêté du 3 septembre 1980 et de l’ordonnance du 2 juillet 1974 ont amplement consolidé le droit de propriété de Monsieur NOCA sur l’immeuble précité.



7 Article 37 alinéa 1 de la constitution de Transition du 4 avril 2003. Voir aussi l’article 21 de la loi n° 93 – 001 du 2 avril 1993 portant Acte Constitutionnel Harmonisé relatif à la période de transition.

61. Le Plaignant conclut que malgré les deux abrogations et les garanties constitutionnelles du droit à la propriété, l’Etat, par le biais de son agent en l’occurrence le Conservateur de titre immobilier, a injustement dépossédé Monsieur NOCA de sa propriété immobilière, d’où il est aisé de conclure qu’il y a eu violation de l’article 14 de la Charte.
Sur la violation des articles 3 et 7. 1. c
62. Le plaignant allègue que malgré la décision formellement prise par le Ministre précité pour exclure de la catégorie des biens abandonnés l’immeuble NOCA, sieur Kafwa, alors procureur de la république au parquet près le Tribunal de Grande Instance de Bukavu au Sud-kivu a usé de sa position dominante et de ses relations auprès des autorités provinciales du sud Kivu pour obtenir un titre de propriété sur l’immeuble NOCA.
63. Prévenus par la SONAS, les ministres de la justice et des affaires foncières instruisirent l’avocat de l’Etat pour la province du Kivu de saisir le tribunal en annulation du titre illégalement attribué à sieur Kafwa, alors Procureur de la République.
64. Le Plaignant allègue qu’en se fondant sur cet ordre, une action en justice fût initiée auprès du Tribunal de Grande Instance de Bukavu par l’Etat Congolais sous RC 1443 contre KAFWA en vue de l’annulation du certificat délivré à celui-ci au détriment de feu NOCA. Contre toute attente, le tribunal de Bukavu a rejeté la demande de l’Etat pour non fondement par son jugement du 10 juin 1985 qui sera signifié à l’Etat de la RDC en date du 17 juillet 1985 représenté par le Gouverneur de la région du Kivu à Bukavu.
65. Le Plaignant poursuit que curieusement, le même Gouverneur de région, qui avait donné un ordre illégal au conservateur de pouvoir délivrer le certificat d’enregistrement à monsieur KAFWA, s’abstiendra de saisir les organes compétents pour faire appel, alors que le jugement lui a été bel et bien signifié.
66. Néanmoins, selon le Plaignant, la Cour d’appel fut saisie par mandat spécial ordonné par le Ministre de la Justice à l’avocat de l’Etat contre cette décision estimée illégale. C’est ainsi que, l’Etat de la RDC, par le biais du Secrétaire d’Etat à la justice, releva appel sous le n°RCA 1180 contre le jugement du 10 juin 1985. De son côté, contre ce même jugement, feu NOCA introduisit une tierce


opposition sous le n° RC 1729 devant le tribunal de grande instance de Bukavu, mais le juge d’appel confirma la décision de son collègue de premier degré.
67. Ensuite poursuit le Plaignant, le Ministre donna un second ordre à son Avocat près la Cour Suprême de Justice de saisir en cassation cette juridiction contre l’arrêt rendu par la Cour d’appel de Bukavu. Le jugement fut cassé et l’affaire fut renvoyée devant la Cour d’appel de Kinshasa/Matete.
68. Le Plaignant allègue cependant que l’Etat n’a pas eu gain de cause devant cette juridiction. Toujours par le biais de son Ministre de la Justice, l’Etat introduit à nouveau un second recours en cassation contre l’arrêt RAC 001 du 29/12/1994 dans la cause contre l’arrêt de la cour d’appel de Kinshasa/Matete. La Cour Suprême de Justice de nouveau saisie n’a pas accédé à la demande de l’Etat qui a été débouté.
69. Le Plaignant fait remarquer qu’après le décès de M. Noca Lucio à Sorvedolo en Italie en 1992, décès survenu après l’introduction de la première procédure en cassation initiée en 1991, la Cour Suprême de Justice a jugé nécessaire d’appeler la succession Noca au procès pour lui permettre de présenter ses moyens et de défendre ses intérêts au même titre que Monsieur Kafwa.
70. D’après le Plaignant, la décision de la Cour Suprême de Justice sous l’arrêt RCR/C019 du 14 juillet 2002 somma en ces termes les ayant droits de feu NOCA à reprendre les instances : « Ouvre le débat en vue de la mise en état de la cause. Ordonne que les notifications des dates d’audiences soient faites aux ayant droits de feu NOCA LUCIO collectivement au Domicile élu de son vivant». 8
71. Le Plaignant poursuit qu’au sujet de cette reprise d’instance, cet arrêt donne les motivations suivantes : « la cour relève que la combinaison des articles 19 et 20 de la procédure applicable devant elle, le délai préfixe de 6 mois prévu collectivement aux ayant droits au dernier domicile élu. Cette formalité n’a pas été accomplie en l’espèce. Il en résulte que non informés de la procédure en cours, les ayant droits au sieur NOCA ne peuvent être présumés s’être désistés de la reprise d’instance».





8 Dossier pièces 77-79

72. Le plaignant soutient que par la suite la partie Dino Noca a été appelé à reprendre l’instance au terme de l’ l’arrêt RCR/C019 du 14 juillet 2002 e ce par exploit d’huissier9.
73. Le Plaignant affirme que l’unique héritier connu de la succession Noca Lucio, Monsieur Dino Noca a répondu à la sommation de la Cour Suprême de justice de reprendre l’instance au cours de laquelle il avait alors acquis la qualité d’intervenant forcé ainsi explicitée par un auteur : « lorsqu’une partie vient à décéder en cours d’instance, la reprise d’instance volontaire ou forcée de ses héritiers peut être opérée en vue de poursuivre l’instance »10
74. Le Plaignant allègue en outre qu’il est surprenant de constater que malgré la décision de la reprise d’instance par la Cour Suprême de justice, l’arrêt RCR/C019 rendu au fond le 28 novembre 2003 refusa à la partie NOCA de présenter ses moyens de défense refusant ainsi le droit de la succession Noca à la reprise d’instance décidée par elle-même et à faire tierce opposition. Aux termes de cet arrêt, il a été stipulé ce qui suit : « quant à la tierce opposition et à la reprise d’instance, la Cour relève que l’arrêt RC029/TSR ayant déclaré irrecevable le pourvoi conjoint du 3 mai 1995 en tant qu’il émanait de monsieur NOCA Lucio prédécédé le 27 mai 1992 la question est définitivement réglée du fait que l’arrêt RAC/001 du 29 décembre 1994 de la Cour d’appel de Kinshasa/Matete a acquis l’autorité de la chose irrévocablement jugé à l’égard des héritiers de NOCA Lucio. Dès lors, la reprise d’instance n’aurait pas dû être ordonnée».11
75. Le Plaignant regrette qu’en dépit de sa détermination à poursuivre l’instance, la Cour Suprême de Justice ne lui a pas donné cette possibilité car elle est revenue sur sa décision de reprise d’instance, en la mettant à néant, alors que dans pareille circonstance si la Cour avait estimé avoir commis une erreur en forçant Dino Noca à reprendre l’instance, elle était tenue de rouvrir les débats aux fins de notifier ce fait à Dino Noca.
76. Le Plaignant estime que les parties devraient donc prendre des conclusions écrites et plaider sur la position de la Cour au sujet de la reprise d’instance par les héritiers de feu Noca qu’elle suppose avoir été ordonnée par erreur .



9 Dossier pièces côtes 77-79 10 A. Rubbens : le droit judiciaire zaïrois .T.II, n°237, presse universitaires du zaïre, Kinshasa 1978. 11 Pièces cotes 38-92

77. Le Plaignant affirme que l’arrêt définitif RCR/C019 du 28 novembre 2003 feint ignorer l’existence de l’arrêt avant dire droit RCR/C019 du 14 juillet 2002 dont les motivations justifiant la reprise d’instance par les Ayants droit de Noca sont reproduites au paragraphe ci-haut cité.
78. Le plaignant s’indigne qu’il est possible que la composition de la Cour, auteur de la décision du 28 novembre 2003 se soit heurtée contre une véritable difficulté d’interprétation de ces deux décisions dont la conciliation lui était exigée à l’égard de l’arrêt rendu toutes sections réunies.
79. Le Plaignant allègue en outre que l’arrêt définitif RCR/C019 du 28 novembre 2003 qui a écarté l’obligation de rouvrir les débats pour auditions de la position de Dino Noca a ainsi privé ce dernier du « droit à ce que sa cause soit entendue », droit qui aurait offert à la partie Noca la possibilité de comparaître à l’audience de la Cour pour administrer la preuve de ses prétentions sur l’immeuble litigieux12.
80. Le plaignant souligne que cette attitude de la Cour Suprême de justice viole les articles 7 point 1.c et 3 de la Charte Africaine. D’une part, la succession Noca Lucio représentée par son liquidateur légal Monsieur Dino Noca n’a pas eu l’occasion de préparer sa défense, de présenter ses moyens de défense et des éléments de preuve et de répondre aux arguments et aux éléments de preuve de la partie adverse. D’autre part, le principe d’égalité des justiciables devant les juridictions consacrée par l’article 3 de la charte a été violée dans la mesure où seuls les moyens de la partie adverse, en l’occurrence Kafwa, ont été pris en compte.
81. Selon le Plaignant, au regard de ce qui précède, il ne fait l’ombre d’aucun doute que les dispositions des articles 7 point 1. c et 3 de la Charte ont été violées par la Cour Suprême de Justice, institution administrée par les agents de l’Etat de la République Démocratique du Congo.


Les arguments de l’Etat défendeur sur le fond




12 Dossier pièces côtes 80-87

82. Dans ses arguments sur le fond, l’Etat défendeur souligne que suite à une demande d’acquisition de terre signée en date du 30 janvier 1984 par Monsieur Kafwa alors Procureur de la République à Bukavu, le conservateur des titres immobiliers de Bukavu par sa lettre n°2448.5/820/84 du 27 mars 1984, proposa au commissaire d’Etat aux affaires foncières qu’il lui soit attribué l’immeuble situé sur la parcelle 17R/2 à Ibanda, anciennement propriété de NOCA déclaré abandonné par arrêté n°1440/000152/80 du 3 septembre 1980 et attribué le même jour à un certain MATAKINA qui jusqu’à la date de la proposition n’en avait pas versé le prix au trésor public.
83. L’Etat défendeur argumente qu’au moment où le conservateur faisait cette proposition, il ignorait que l’arrêté d’abandon de 1980 avait déjà été abrogé par celui nº1440/000207/82 du 20 septembre 1982.
84. L’Etat défendeur soutient qu’en réponse à la lettre du Conservateur des titres fonciers, le Commissaire d’Etat attribua l’immeuble litigieux au concluant, par sa lettre nº1445/21/000605/84 du 23 mai 1984. Mais au moment où le conservateur s’apprêtait à délivrer les titres de propriété en exécution de l’attribution décidée par le commissaire d’Etat, il fut informé de l’existence de l’arrêté d’abrogation.
85. L’Etat Défendeur poursuit que par sa lettre du 30 mai 1984, il demanda au Commissaire d’Etat de confirmer l’authenticité dudit arrêté qui ne lui avait été présenté qu’en photocopie libre. Le 2 juin 1984, le Gouverneur de région a demandé au conservateur d’établir les titres de propriétés en faveur de Monsieur KAFWA vu le manque d’intérêt de l’ancien propriétaire à récupérer son bien.
86. L’Etat défendeur dans sa thèse poursuit que le 9 juin 1984, le conservateur des titres immobiliers a signé un contrat de concession perpétuelle avec le demandeur en faveur de qui il a établi par ailleurs le certificat d’enregistrement volume F 82-folio3, après encaissement par l’Administration des impenses afférentes à l’expertise de l’immeuble ainsi que les frais généraux, de sorte qu’à la suite de l’annulation de l’arrêté déclarant le bien abandonné, il n’était plus loisible aux parties intéressées de revendiquer en justice l’immeuble dont la propriété était définitivement et légalement dévolue au demandeur en vertu de l’article 227 de la loi foncière qui dispose que le certificat d’enregistrement fait pleine foi de la propriété des immeubles.



87. L’Etat défendeur poursuit en disant que le 18 juillet 1984, la RDC sur signature du Commissaire d’Etat aux affaires foncières a instruit son conseil dans les termes suivants : « le conservateur a délivré un certificat d’enregistrement au Citoyen KAFWA KASONGO BIN KASENDE. Ce certificat ne reposant sur aucune base juridique, je vous prie d’entreprendre la procédure en vu de son annulation ».
88. Il apparaît au vu des moyens de l’Etat défendeur, que se fondant sur le Constat du Commissaire d’Etat aux affaires foncières, la RDC a entrepris une action contre sieur KAFWA sous RC 1443 sollicitant l’annulation du certificat d’enregistrement de sieur KAFWA. Il s’en suivit un jugement en date du 10 juin 1985, dont le dispositif déclare non fondée l’exception de défaut de qualité soulevé par le défendeur; l’action de la demanderesse originaire et l’en a débouté en conséquence ; l’action du demandeur sur reconversion ; et a condamné chacune de parties à la moitié des frais taxés.
89. L’Etat défendeur plus loin montre que le jugement fût signifié en date du 17 juillet 1985 à la République du Zaïre, actuelle RDC représentée par le Président Régional du M.P.R et gouverneur de la région du Kivu à Bukavu étant aux bureaux de ce dernier et y parlant à sieur BALAGIZI, agent du gouvernorat de région qui signa pour réception, conformément à l’article 8 du code de procédure civile.
90. L’Etat Défendeur poursuit que la RDC, s’étant abstenu d’interjeter appel dans les délais légalement impartis, le greffe principal de la cour d’appel de Kivu à Bukavu délivra à sieur Kafwa en date du 19 août 1985 un certificat constatant l’inexistence de tout appel de la part de la RDC contre le jugement RC.1443.
91. En vue de jouir pleinement de son droit de propriété, Monsieur KAFWA assigna en déguerpissement par exploit du 22 novembre 1985 sieur KIZILA wa TUBULWA qui d’après l’Etat défendeur occupait l’immeuble litigieux sans titre ni droit, sous RC 1683.
92. La cause ayant connu deux remises successives, il vint par la suite s’y joindre aux sieurs NOCA Lucio et KASILEMBO KAKIENGE par une assignation en intervention du 3 janvier 1986.
93. L’état défendeur soutient qu’en cours d’instance, M. KASILEMBO fit acte à la suite d’une lettre du 8 janvier 1986 de son désistement.



94. L’Etat Défendeur poursuit que la cause (RC 1683) connut en date du 19 février 1986 un jugement condamnant sieur Kizila et tous les siens au déguerpissement, jugement le condamnant à payer une somme de 50 mille zaïre au sieur KAFWA ; mais également aux sieurs NOCA Lucio, KAZILA, KASILEMBO au paiement d’un tiers des frais.
95. L’Etat défendeur toujours dans sa thèse déclare que la RDC, à la suite d’une procuration spéciale donnée au nom de la RDC par le Secrétaire d’Etat à la justice relève appel en date du 12 février 1986 sous RCA 1180 contre le jugement RC 1443.
96. Sieur KIZILA releva également appel sous RCA 1155 contre le jugement RC1683 du 19 février 1986. Et pour sa part, Monsieur NOCA Lucio engagea lui aussi une procédure sous RC 1729 devant le tribunal de grande instance de Bukavu soi-disant en tierce opposition contre le jugement RC 1443.
97. L’Etat Défendeur poursuit que par un jugement du 7 juillet 1986, le tribunal de grande instance de Bukavu renvoya la cause en tierce opposition sur demande expresse du tiers opposant NOCA Lucio devant la cour d’appel aux fins de sa jonction à celle RCA 1155 pendante sur appel de Kizila et RCA.1180 pendante sur appel de la République.
98. Après jonction des différentes affaires sous RCA 1180/1155 et RC 1729, il fut rendu par la cour d’appel de Bukavu, après avoir statué sur l’ensemble du litige, un seul et même arrêt déclarant irrecevable, pour violation de la loi, la tierce opposition de Monsieur NOCA (RC 1729) et l’appel de la République (RCA 1180) et non fondé l’appel de Monsieur Kizila (RCA.1155).
99. L’Etat défendeur poursuit que, par requêtes du 31 mai et 25 juin 1991, le premier pourvoi en cassation contre l’arrêt RCA1155/1180/1729 du 9 avril 1991 fût introduit par les parties NOCA Lucio, Kizila et la RDC sous RC1704/1705. Il s’en suivit un arrêt du 3 mars 1994 rendu par la cour suprême de justice qui renvoie l’affaire devant la Cour d’appel de Kinshasa/Matete et qui dit pour droit que « la juridiction de renvoie ne doit pas prendre en considération la signification du jugement du premier degré faite au Gouverneur de région en lieu et place du ministère de justice ou de son


délégué pour décréter l’irrecevabilité de l’appel de la République du Zaïre pour tardivité ».
100. L’Etat défendeur mentionne aussi qu’étant donné le décès de sieur NOCA en date du 27 mai 1992 à Sorvedolo en Italie, ne faisant aucune diligence pour la fixation de la cause devant la Cour d’appel de Matete dûment saisie par l’arrêt de renvoi de la Cour suprême de justice, sieur KAFWA s’en chargea en faisant donner aux différentes parties les notifications d’appels et assignations et les notifications de date d’audience usuelle. La Cour d’appel s’estimant régulièrement saisie par lesdits actes, statua sur la cause et rendit sous RCA.001 en date du 20 décembre 1994, un arrêt confirmant dans toutes ses dispositions le premier jugement entrepris.
101. L’Etat Défendeur souligne que l’arrêt ainsi rendu donna lieu à un deuxième pourvoi en cassation initié sous RC. 029/TSR par requête déposée le 3 mai 1995 au greffe de la Cour suprême de justice respectivement par la République Démocratique du Congo, le sieur NOCA Lucio et le sieur KIZILA WATUMBULWA.
102. La Cour suprême de justice y statua par son arrêt du 21 janvier 2000. Elle déclare irrecevable le pourvoi en tant qu’il émane de NOCA Lucio ; mais reçoit le pourvoi conjoint de la RDC et de KIZILA WATUMBULWA, le dit fondé et renvoie la cause devant sa section judiciaire pour y être statué au fond.
103. L’Etat défendeur ajoute aussi que la cause renvoyée par arrêt de cassation devant la section judiciaire de la Cour suprême de justice connut deux moments forts ; la reprise d’instance par la succession de NOCA Lucio décédé le 27 décembre 1992 et ensuite l’attestation de la dite succession aux termes de laquelle de son vivant, feu NOCA Lucio avait déjà vendu l’immeuble litigieux à Monsieur KASILEMBO, avec pour conséquence que lui comme sa succession n’avait plus rien à revendiquer relativement à l’immeuble litigieux.
104. Pour l’Etat Défendeur, une reproduction de l’attestation de la succession et de l’acte de reprise d’instance a été faite afin d’établir l’inanité de l’action engagée par sieur NOCA Dino devant la commission.
105. Après lecture des termes de l’attestation de la succession NOCA Lucio, l’Etat défendeur affirme que NOCA Dino reconnait le fait que son père ait vendu l’immeuble litigieux à sieur KASILEMBO. Selon


l’Etat Défendeur, la seule conclusion logique à tirer est que ledit immeuble est depuis longtemps sorti du patrimoine de Monsieur NOCA Lucio et de sa succession. Ainsi donc du point de vue de l’Etat défendeur, c’est à bon droit que la Cour suprême de justice a débouté Monsieur NOCA Dino de toute prétention. Par conséquent, il n’appartient qu’à sieur KASILEMBO de revendiquer son bien immobilier.
106. L’Etat défendeur dans sa conclusion affirme que selon l’historique des faits et des antécédents de la cause, que s’étant joint à l’instance RC1683 par assignation en intervention volontaire du 3 janvier 1986, sieur KASILEMBO s’était tout aussi volontairement, désisté de son action et en tout cas n’a formé aucun recours contre le jugement du 19 février 1986 ayant déclaré irrecevable son action pour défaut de consignation. Ainsi les droits immobiliers sur lesquels Monsieur NOCA Dino fonde son recours ayant été en son temps transmis à Monsieur KASILEMBO au moins depuis l’année 1986, Monsieur NOCA Dino doit être débouté de son recours pour défaut de qualité en raison de l’absence en son chef du droit immobilier revendiqué.
107. L’Etat défendeur dans sa thèse estime que Monsieur NOCA père ne pouvant se prévaloir d’un droit de propriété qu’il avait déjà cédé à un tiers, c’est à tort qu’est invoquée par son héritier la violation de cet article 14 de la charte africaine auquel il en est étranger.
108. S’agissant de la violation de l’article 7 de la Charte africaine, l’Etat Défendeur soutient que, Monsieur NOCA Dino se prévaut de sa propre turpitude ou plus exactement de la fraude entreprise de son chef.
109. L’Etat Défendeur poursuit qu’en effet, le renvoi de la cause devant la section judiciaire de la Cour Suprême de Justice pour en connaître du fond n’étant que la résultante du deuxième pourvoi en cassation qui, ayant été estimé fondé par la Cour Suprême de Justice avait nécessité un deuxième renvoi, il n’était que normal qu’il soit invalidé vis à vis de Monsieur NOCA Lucio, dès l’instant où il fut révélé devant la section judiciaire de la Cour Suprême de Justice que le deuxième pourvoi en cassation qui était à la base dudit deuxième renvoi était frauduleux, puisque introduit le 3 mai 1995 au nom de Monsieur NOCA Lucio déjà décédé le 27 mai 1992.

110. L’Etat défendeur conclut en disant qu’il était dès lors normal que la succession du défunt qui prétendait avoir formé un pourvoi soit écartée des débats.
111. L’Etat défendeur considère que la démarche de la Cour Suprême de Justice dont le raisonnement est sans reproche en droit ne peut en aucun cas être considérée comme une violation de l’article 7 de la Charte.


Mémoire en réplique du plaignant sur le fond
112. Le Plaignant soutient que l’Etat défendeur en abordant les faits a retracé lui même le processus de la spoliation de feu NOCA par ses agents.
113. Le Plaignant relève que suite à une demande de terre du 30 janvier 1984 introduite par monsieur KAFWA, alors procureur de la République à Bukavu, le conservateur qui était pourtant informé de l’abrogation de l’arrêté n°1440/000152/80 du 3 septembre 1980 par celui n°1440/000207/82 du 20 septembre 1982 rétablissant Monsieur Noca dans ses droits.
114. Il note que le conservateur obéissant à une injonction manifestement illégale, a part la suite établi, le 9 juin 1984, un certificat d’enregistrement volume F 82-folio 3, valant titre de propriété au profit de Monsieur KAFWA.
115. Le Plaignant précise que cette décision relève d’une complicité entre le Gouverneur de région, le conservateur des titres immobiliers et Monsieur Kafwa. Mais il précise que plus tard, le ministre d’Etat aux affaires foncières instruira son conseil Maître MAMBOLEO en ces termes : « … le conservateur a délivré un certificat d’enregistrement au citoyen KAFWA KASONGO BIN KASENDE. Ce certificat d’enregistrement ne reposant sur aucune base juridique, je vous prie d’entreprendre la procédure en vue de son annulation ».
116. Qu’ainsi donc débutera le procès de l’Etat de la RDC contre KAFWA auquel s’est joint feu NOCA pour le triomphe de la justice et de la vérité.
117. Le Plaignant souligne au prime à bord que toutes les actions judiciaires, auxquelles feu NOCA s’est joint ou qu’il a eu à initier


avaient pour finalité la défense de ses intérêts et ensuite de sa succession. Il précise qu’à aucun moment de la procédure, ni les juridictions de fond ni celle de cassation n’ont eu à soulever une telle exception, qui, en principe ne peut pas l’être à ce stade. Aucune juridiction n’a jamais débouté feu NOCA pour défaut de qualité, argument qui ne peut être évoqué pour la première fois devant la Commission africaine par l’Etat congolais.
118. Le Plaignant poursuit qu’au regard des actions judiciaires que l’Etat défendeur a eu à initier, au lieu de chercher à se défendre contre la violation de la Charte africaine par ses agents, raison pour laquelle il se retrouve devant la Commission, celui-ci devrait se mettre à l’évidence, constater humblement le préjudice subi par le Plaignant et donc proposer un règlement à l’amiable de ce litige.
119. Le Plaignant soutient que s’agissant de l’unique argument de l’Etat Défendeur tendant au rejet du recours de NOCA au motif que l’immeuble a quitté le patrimoine de feu NOCA et par conséquent de sa succession, il y a lieu de noter que selon la jurisprudence constante, les contrats ne peuvent engendrer que des obligations proprement dites et sont impuissants à opérer par eux-mêmes le transfert de droits réels, même entre les parties contractantes et que la translation de la propriété ne peut résulter que de l’inscription au livre d’enregistrement13, cette décision du Tribunal de Première instance est aussi partagée par la Cour Suprême de Justice14 .
120. Le Plaignant poursuit qu’il convient de souligner que cette jurisprudence reste constante jusqu’à ce jour en dépit de la divergence des vues au niveau de la doctrine. Selon cette jurisprudence, seul le détenteur d’un certificat d’enregistrement peut prétendre à la propriété d’un immeuble et le bien est sensé lui appartenir aussi longtemps que la mutation ne serait pas intervenue. Dans le cas d’espèce, le recours de NOCA Dino, fils et unique héritier du feu NOCA Lucio devant la Commission ne peut qu’être recevable en considération de cette position de la jurisprudence.
121. En outre, le Plaignant soutient ainsi qu’il l’a relevé dans son mémoire sur la recevabilité, que la Commission africaine ne devrait pas faire du formalisme juridique mais plutôt chercher à savoir si la

13 1er inst. Elisabethville, 13 août 1926, in Droit et Jurispr. du Katanga, 2e année, p.282 14 CSJ, RC 100, 3avr, 1976, Bull. Arr., p. 64


charte africaine a été violée ; toute chose démontrée et reconnue par l’Etat défendeur lui-même.
122. La Plaignant conclut en demandant à la Commission de faire droit à la requête du concluant et à ses demandes subséquentes.


Analyse de la Commission sur le fond
123. Dans la présente Communication, la Commission cherche à déterminer si l’attribution de l’immeuble Noca à Monsieur Kafwa Kasongo, constitue une violation de la Charte africaine en vertu des articles 3, 7.1(c) et 14.
124. La violation de l’article 14 de la Charte africaine sera examinée en premier lieu, étant donné que cette disposition devrait être à l’origine des autres violations.
125. Les articles 3 et 7.1(c) seront examinés ensemble dans la mesure où ils ont été évoqués dans les mêmes circonstances de temps et de lieu.
Violation alléguée de l’article 14
126. Le plaignant soutient que la décision prise par le conservateur des titres fonciers de délivrer le certificat d’enregistrement sur l’immeuble de Monsieur NOCA à Monsieur KAFWA a violé l’article 14 de la Charte africaine.
127. Aux termes de l’article 14 de la Charte africaine: « Le droit de propriété est garanti. Il ne peut y être porté atteinte que par nécessité publique ou dans l’intérêt général de la collectivité, ce, conformément aux dispositions des lois appropriées ».15
128. Avant que la Commission ne détermine si l’article 14 de la Charte africaine a été violé dans la présente Communication, il convient de déterminer qui peut être détenteur du droit à la propriété. L’article 14 de la Charte ne précise pas qui est détenteur du droit à la



15 Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, adoptée le 27 juin 1981, OAU Doc. CAB/LEG /67/3 rev. 5, 21, I.L.M.58 (1982), entrée en vigueur le 21 octobre 1986.


propriété16. Toutefois, son interprétation à la lumière de l’article 2 de la Charte africaine17 et de la jurisprudence de la Commission18 indique clairement et sans l’ombre d’un doute que tout individu a droit à la propriété en vertu de la Charte.
129. Dans la présente communication, la victime du nom de Noca, sujet Italien allègue avoir été victime de spoliation de sa propriété sous le prétexte d’une exécution de mesures présidentielles dites économiques, fondées sur la législation congolaise prise en date du 02 juillet 1974 relative aux biens abandonnés ou non mis en valeur et aux autres biens acquis à l’Etat par l’effet de la loi.
130. Le plaignant affirme que pour éviter que son immeuble soit susceptible d’être déclaré abandonné et d’être ainsi cédé aux congolais, son client a pris des dispositions nécessaires en confiant son immeuble à la SONAS avant de quitter la RDC.
131. En dépit de cette précaution prise par Noca, le plaignant poursuit que la convoitise à l’accaparement des biens des étrangers a poussé certains congolais en complicité avec certains agents de l’Etat, à tromper la vigilance des autorités pour parvenir à déclarer abandonné l’immeuble NOCA par arrêté nº 1440/000152/80 du 3 septembre 1980.
132. Le plaignant soutient cependant que suite à l’intervention de la SONAS qui formula à cet effet une opposition favorablement accueillie par le Ministre en charge des affaires foncières et immobilières, ce dernier prendra une décision formelle pour exclure l’immeuble NOCA de la catégorie des biens abandonnés par arrêté nº1440/000207/82 du 20 septembre 1982.
133. Le plaignant renchérit que deux ans après l’annulation de l’arrêté du 3 septembre 1980, le Président de la République prendra l’ordonnance n°84-026 du 2 février 1984 portant abrogation de l’ordonnance relative aux biens abandonnés ou non mis en valeur et aux autres biens acquis à l’Etat par l’effet de la loi.





16Communication 225/98- Huri - Laws / Nigeria, para. 53, 17 L’article 2 de la CADHP prévoit que « Toute personne a droit à la jouissance des droits et libertés reconnus et garantis par la Charte africaine ». 18 Communication no 97/93, 2000- John K. Modise c. Botswana, para. 94.

134. Le plaignant argue que malgré ces abrogations, le conservateur des titres fonciers prendra la lourde responsabilité de délivrer le certificat d’enregistrement sur l’immeuble de Monsieur NOCA à Monsieur KAFWA.
135. L’Etat défendeur soutient que suite à la demande d’une terre formulée par Monsieur KAFWA, alors Procureur de la République du Parquet près le Tribunal de Grande Instance de Bukavu, le conservateur des titres immobiliers proposa qu’il lui soit attribué l’immeuble anciennement propriété de Monsieur NOCA déclaré abandonné le 3 septembre 1980 et attribué le même jour à un certain MATAKINA qui jusqu’à la date de la proposition n’en avait pas versé le prix au trésor public.
136. Dans sa réponse, l’Etat défendeur prétend qu’au moment où le conservateur faisait cette proposition, il ignorait que l’arrêté d’abandon de 1980 avait déjà été abrogé par celui nº1440/000207/82 du 20 septembre 198219.
137. La Commission constate que si tant il est vrai que l’administration ignorait cette abrogation et les oppositions soulevées au cours de la procédure d’immatriculation en établissant un titre foncier sur un terrain faisant déjà l’objet d’un premier titre foncier, cela reviendrait à dire que l’Etat a failli à ses obligations de protéger les droits des étrangers vivant sur son territoire mais qu’il aurait pu faire preuve de bonne foi en rétablissant entre temps la victime dans ses droits.
138. En tout état de cause, la Commission note que le chef de division des affaires foncières de la ville de Bukavu a reçu copie de l’annulation de l’arrêté déclarant l’immeuble Noca abandonné puisque qu’il a même exigé l’authentification du document en sa possession. Ce qui fut fait par un message téléphonique n.00027/84 du 05 juillet 1984 et la lettre n°1.440/000748 du même 05 juillet 1984 émanant du ministre en charge des affaires foncières alors commissaire d’Etat et confirmant l’abrogation de l’arrêté n°1.440/000152/80.
139. La Commission note également que bien qu’ayant exigé authentification du document, le chef de division n’a pas attendu les réponses susmentionnées, mais s’est contenté de délivrer le certificat d’enregistrement à M. Kafwa Kasongo.

19 Voir conclusion sur le fond de la République Démocratique du Congo sur la présente communication, p2



140. La Commission déplore donc le manque de diligence, et la mauvaise foi de la part du chef de division qui aurait pu, avant toute attribution de la parcelle Noca, attendre la réponse du Ministre des affaires foncières quant à l’authenticité de la copie relative à l’abrogation de l’arrêté déclarant l’immeuble abandonné.
141. C’est à bon droit que le demandeur cite la jurisprudence selon laquelle seul le détenteur d’un certificat d’enregistrement peut prétendre à la propriété d’un immeuble et le bien est sensé lui appartenir aussi longtemps que le transfert du droit de propriété ne serait pas intervenue.
142. Sur le moyen de l’Etat défendeur selon lequel il y a eu manque d’intérêt de la part de l’ancien propriétaire à récupérer son bien, la Commission estime que le fait pour le propriétaire d’avoir confié la gestion de son immeuble à la SONAS avant son départ du Zaïre (Actuel RDC) est un moyen pour Sieur Noca de conserver un lien avec son immeuble ce qui exclut d’office le manque d’intérêt à récupérer son bien tel que présumé par l’Etat défendeur.
143. La Commission note que le droit de propriété contient deux principes majeurs. Le premier est de nature générale et porte sur le principe du droit de propriété et sur la jouissance pacifique de la propriété. Le second principe porte sur la possibilité et les conditions de privation du droit de propriété20. L’article 14 de la Charte africaine reconnaît que les États sont autorisés à y porter atteinte dans certaines circonstances, notamment pour contrôler l’usage de la propriété dans l’intérêt public ou général en exécutant les lois qui seraient estimées nécessaires à cet effet.
144. Dans la Communication 276 / 2003 - Centre for Minority Rights Development (Kenya) et Minority Rights Group International au nom de l’Endorois Welfare Council c. Kenya (affaire Endorois), de mai 2009, la Commission a longuement traité du droit à la propriété et a établi un critère à deux volets qui prévoit qu’il ne peut être porté atteinte à ce droit que « par nécessité publique ou dans l’intérêt général de la collectivité » et « conformément aux dispositions des lois appropriées21

20 Communication 373/09 : INTERIGHTS, Institute for Human Rights and Development in Africa, and Association Mauritanienne des Droits de l’Homme / Mauritania, para. 44

21 Centre for Minority Rights Development (Kenya) et Minority Rights Group International au nom de l’Endorois Welfare Council c. Kenya, communication no 276 / 2003, mai 2009, para. 211.



», ce dernier volet faisant référence aux lois internes et internationales22.
145. En outre, la Commission a indiqué que les restrictions au droit à la propriété devaient être déterminées à la lumière du principe de proportionnalité, c’est-à-dire que l’ingérence dans le droit à la propriété doit être « proportionnelle à un besoin légitime, et devrait représenter la mesure la moins restrictive possible 23». Ce qui n’est pas le cas pour la Communication sous analyse.
146. Dans la situation décrite dans la présente Communication, la Commission observe que l’État n’a pas démontré que l’immeuble du Plaignant lui a été confisqué pour cause d’utilité publique ou d’intérêt général. La privation a été faite sans aucune base juridique ; dans la mesure où l’Etat Défendeur lui-même a pris plusieurs décisions sur le même immeuble dans l’intérêt du demandeur.
147. Sans une telle justification et un dédommagement adéquat déterminé par une juridiction impartiale et compétente, la Commission estime que les actions de l’Etat Défendeur sont contraires aux dispositions de l’article 14 de la Charte africaine24.
148. Sur le moyen de l’Etat défendeur tiré du fait qu’il n’était plus loisible aux parties intéressées de revendiquer en justice l’immeuble dont la propriété était définitivement et légalement dévolue au demandeur en vertu de l’article 227 de la loi foncière congolaise, qui dispose que le certificat d’enregistrement fait pleine foi de la propriété des immeubles, la Commission estime qu’il n’est jamais tard pour mettre un terme à la violation et en effacer les conséquences.
149. La Commission note que l‘État Défendeur ne conteste pas l’abrogation de l’arrêté du 3 septembre 1980 et de l’ordonnance du 2 juillet 1974, textes qui ont été à l’origine du retrait de l’immeuble litigieux du patrimoine de Monsieur Noca.
150. La Commission estime que les deux abrogations ont eu pour conséquence la consolidation du droit de propriété de Monsieur

22 Ibid., para. 219. 23 Ibid., para. 214 24 Voir Huri-Laws / Nigeria, au dessus para. 53


NOCA sur l’immeuble précité, étant donné qu’après abrogation, l’ordonnance déclarant l’immeuble Noca était devenue caduque.
151. La Commission, du point de vue du droit, estime par ailleurs que l’annulation des deux arrêtés devrait avoir pour conséquence l’annulation du titre foncier établit sur la base de textes déjà abrogés, donc irrégulièrement obtenu et de rétablir le titre foncier régulièrement obtenu par Monsieur Noca.
152. La Commission note en outre que les droits fondamentaux garantis par la Charte sont basés sur des règles procédurales pour leur jouissance effective. L’application de ces règles procédurales donnant effet à la jouissance de ces droits devrait être suivie dans la mesure où, comme dans le cas présent, leur mauvaise application peut dénier les droits fondamentaux résultant ainsi à leur limitation ou privation.
153. La Commission, en se basant donc sur les 2 abrogations précitées, conclut qu’il y a eu de la part du Conservateur des titres immobiliers, soit une négligence coupable, soit une faute délibérée.
154. Pour la Commission, le titre foncier établi en vertu de textes abrogés, donc inexistants, est donc lui-même nul et de nul effet.
155. La Commission rappelle le principe consacré par l’article 1er de la Charte, selon lequel, non seulement les Etats parties reconnaissent les droits, obligations et libertés proclamés dans la Charte, mais s’engagent également à les respecter et à prendre des mesures nécessaires pour leur mise en œuvre. En d’autres termes, si un Etat partie ne peut assurer le respect des droits contenus dans la Charte Africaine, ceci constitue une violation de ladite Charte25.
156. La Commission africaine, dans la Communication n°155/96 sur l’affaire Ogoni, a adopté une approche intégrée, notamment en ce qui concerne les obligations corrélatives de l’État. La Commission a insisté sur le devoir des États de protéger leurs citoyens « non seulement en adoptant des législations appropriées et en les appliquant effectivement, mais également en protégeant lesdits citoyens d’activités préjudiciables qui peuvent être perpétrées par les parties privées26».

25 Communication 74/92- Commission nationale des droits de l'Homme et des libertés / Tchad, para. 35 26 Communication no 155/96- Social and Economic Rights Action Center, Center for Economic and Social Rights c. Nigeria, para. 57.



157. La Commission a fait observer dans sa jurisprudence que: […] Tous les droits, civils et politiques, sociaux et économiques, créent au moins quatre niveaux d’obligations pour un État qui s’engage à adopter un régime de droits, notamment le devoir de respecter, de protéger, de promouvoir et de réaliser ces droits. Ces obligations s’appliquent universellement à tous les droits et imposent une combinaison de devoirs négatifs et positifs27.
158. La Commission estime en outre qu’il est du devoir des Etats d’enquêter et de redresser les violations dans le cadre des obligations générales qui leur incombent en vertu de l’article 1er de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples qui dispose que les États doivent adopter des mesures législatives ou autres pour appliquer les droits, devoirs et libertés énoncés dans la Charte. "Ils doivent prévenir les actes qui portent atteinte à un quelconque droit reconnu par le droit international des droits de l’homme, enquêter sur de tels actes et en punir les auteurs"28
159. La Commission rappelle l’obligation de l’Etat défendeur à respecter le droit à la propriété. Pour la Commission africaine, le droit de propriété énoncé dans l'article 14 de la Charte relatif à la terre et au logement implique notamment la protection contre la privation arbitraire de la propriété ; la compensation adéquate pour l'acquisition publique, la nationalisation ou l'expropriation, la jouissance pacifique de la propriété et la protection contre l'éviction arbitraire29.
160. Cette obligation interdit aux États de s’ingérer de façon arbitraire dans la jouissance du droit à la propriété. L’expropriation sans motif légal ou qui n’est pas effectuée dans l’intérêt public est un exemple de violation de l’obligation de respecter le droit à la propriété.
161. Il est également à noter que la Commission a une conception autonome et large du droit de propriété, notamment dans la Communication n° 276/03, Centre for Minority Rights Development (Kenya) et Minority Rights Group (au compte de Endorois Welfare Council) c / Kenya - affaire Ogoni-, elle a considéré que " le droit de

27 Malawi African Association et autres c. Mauritanie, communications nos 54/91, 61/91, 98/93, 164/97 à 196/97 et 210/98. 28 Communication° 155/96: Social and Economic Rights Action Center (SERAC) et Center for
Economic and Social Rights (CESR) c/ Nigéria, para. 44 à 48
29 Déclaration de Prétoria sur les droits économiques, sociaux et culturels en Afrique, point 5.


propriété englobe non seulement le droit d’avoir accès à ses biens et de ne pas subir de violation de la jouissance de ces biens ou d’atteinte à celle-ci, mais aussi la libre possession et utilisation et au contrôle desdits biens, de la façon dont le ou les propriétaires jugent adéquate"30.
162. La Commission estime que l’Etat est tenu de protéger les détenteurs de droits contre d’autres individus, par la législation et la mise à disposition de recours effectifs. Cette obligation requiert de l’Etat de prendre des mesures pour protéger les bénéficiaires des droits contre les ingérences politiques, économiques et sociales. La protection exige généralement la création et le maintien d’un climat ou d’un cadre par une interaction effective des lois et règlements, de manière à ce que les individus puissent exercer librement leurs droits et libertés. Cela est inextricablement lié à l’une des obligations de l’Etat qui est de promouvoir la jouissance de tous les droits humains31.
163. La Commission estime en outre que l’Etat aurait dû, en prenant des lois sur les biens abandonnés, s’assurer de prendre des dispositions nécessaires pour éviter que ces lois soient mal appliquées mais aussi éviter que l’application de ces lois aboutisse au dépouillement arbitraire et injuste d’une personne au profit d’une autre.
164. A l’argument avancé par l’Etat défendeur sur le défaut de qualité de la succession NOCA qui se prévaut d’une propriété qui ne fait plus partie de son patrimoine, le Plaignant dans sa réplique précise que toutes les actions judiciaires, auxquelles feu NOCA s’est joint ou qu’il a eu à initier avaient pour finalité la défense des intérêts de feu NOCA et ensuite de sa succession, et qu’à aucun moment de la procédure l’Etat congolais n’a eu à soulever une telle exception, qui, en principe ne peut pas l’être à ce stade.
165. La Commission devrait chercher à savoir, compte tenu de l’argument avancé par l’Etat Défendeur, si le Plaignant est ou non titulaire de l’immeuble litigieux pour en revendiquer la propriété.
166. La Commission note qu’aux termes de l’article 235 de la loi foncière congolaise qui dispose : « sauf les cas où la mutation est ordonnée par

30 Communication n° 276/03, Centre for Minority Rights Development (Kenya) et Minority Rights Group (au compte de Endorois Welfare Council) c / Kenya, para. 186. 31 Communication° 155/96, para. 46


justice et ceux prévus par des lois particulières nulle mutation ne peut être opérée qu’après remise au conservateur du certificat à remplacer. Dans tous les cas de mutation, l’ancien certificat inscrit au livre d’enregistrement est frappé d’un timbre d’annulation et d’une annotation indiquant, dans la forme établie par l’article 226 les motifs de l’annulation ainsi que la date et le numéro du nouveau certificat», seul le détenteur d’un certificat d’enregistrement dûment établi peut prétendre à la propriété d’un immeuble et le bien est sensé lui appartenir aussi longtemps que la mutation ne serait pas intervenue.
167. L’Etat Défendeur, à l’exception de la présentation d’une attestation qui aurait été rédigée par la succession NOCA, n’a pas démontré l’existence du contrat de vente ni prouver une quelconque mutation de propriété.
168. Par ailleurs, la Commission rappelle à l’Etat congolais qu’à aucun moment de la procédure le défaut d’intérêt de NOCA Dino n’a été soulevé. Ni les juridictions de fond ni celles de cassation, aucune d’elle n’a jamais débouté feu NOCA ni l’Etat de RDC pour défaut d’intérêt.
169. La Commission observe que Monsieur NOCA a introduit plusieurs actions en revendication de droit de propriété sur son immeuble sans jamais avoir eu gain de cause.
170. La Commission, en se fondant sur la convention de gestion immobilière conclue en bonne et due forme entre Monsieur Lucio Noca, propriétaire de l’immeuble et la SONAS avant de quitter la RDC y compris toutes les démarches judiciaires effectuées par lui et sa succession pour la restitution de l’immeuble Noca dans son patrimoine constitue une preuve de l’intérêt que Monsieur NOCA avait sur l’immeuble.
171. Par ailleurs, pour la Commission, admettre qu’une personne, en l’occurrence le fils du de cujus puisse reconnaitre la vente de la parcelle par son père à une tierce personne mais continuer à supporter les frais de procédure et des coûts de transport de son conseil pour assurer le suivi de son dossier, en l’absence de toute motivation en l’espèce, est un fait qui n’est pas plausible.
172. La Commission note par ailleurs qu’il n’ ya eu aucune réaction de la part du prétendu acquéreur et que l’argument de l’Etat Défendeur selon lequel l’immeuble serait longtemps sorti du patrimoine de


Monsieur Noca qui l’aurait vendu au Sieur KASILEMBO qui s’est lui- même désisté de l’instance n’est pas recevable dans la mesure où sa propre administration a parallèlement reconnu le droit de propriété de Monsieur NOCA Dino sur l’immeuble querellé.
173. La Commission en définitive conclut qu’au regard de la faute avérée de l’administration, résultant notamment des vices de procédures dans l’attribution de l’immeuble encore dans le patrimoine de Monsieur Dino Noca, l’Etat Défendeur a incontestablement violé l’article 14 de la Charte africaine.


Violation allégué des articles 3 et 7 point 1.c
174. Le plaignant soutient que la décision prise par la Cour Suprême de Justice sous l’arrêt RC029/TSR ayant refusé à la partie NOCA de présenter ses moyens de défense en rejetant la reprise d’instance de la succession Noca décidée par elle et la tierce opposition a violé le principe des articles 3 et 7.1.c de la Charte.
175. L’article 3 stipule : « Toutes les personnes bénéficient d’une totale égalité devant la loi. Toutes les personnes ont droit à une égale protection de la loi ».
176. L’article 7.1.c dispose quant à lui que : « Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue. Ce droit comprend le droit à la défense, y compris celui de se faire assister par un défenseur de son choix ».
177. Le Plaignant allègue que l’arrêt querellé était motivé comme suit : « quant à la tierce opposition et à la reprise d’instance, la cour relève que l’arrêt RC029/TSR ayant déclaré irrecevable le pourvoi conjoint du 3 mai 1995 en tant qu’il émanait de monsieur NOCA Lucio prédécédé le 27 mai 1992 la question est définitivement réglée du fait que l’arrêt RAC/001 du 29 décembre 1994 de la Cour d’Appel de Kinshasa/Matete a acquis l’autorité de la chose irrévocablement jugée à l’égard des héritiers de NOCA Lucio. Dès lors, la reprise d’instance n’aurait pas dû être ordonnée».32
178. Dans la présente Communication, la victime se plaint de n’avoir pas eu la possibilité de présenter ses moyens de défense. Après le décès de Monsieur NOCA Lucio père biologique de Dino NOCA, la Cour Suprême de Justice a jugé nécessaire d’appeler au procès la

32 Pièces cotes 38-92


succession Noca pour lui permettre de présenter ses moyens de défense afin que ses droits sur l’immeuble litigieux soient protégés au même titre que ceux revendiqués par Monsieur Kafwa sur le même bien.
179. Le Plaignant souligne que par l’arrêt RCR/C019 du 14 juillet 2002, la Cour Suprême de Justice a sommé les ayant droits de feu NOCA à reprendre l’instance.
180. Le Plaignant ajoute par ailleurs que cette reprise d’instance a été décidée avec la motivation suivante : « N’ayant pas été informés de la procédure en cours, les ayant droits de sieur Noca ne peuvent être présumés s’être désistés de la reprise d’instance ».
181. La partie plaignante argue qu’en dépit de sa détermination à poursuivre l’instance, la Cour Suprême de Justice ne lui en a pas donné l’occasion, car celle–ci est revenue sur sa décision de reprise d’instance, en la mettant à néant au motif que la question a été définitivement réglée du fait que l’arrêt RAC/001 du 29 décembre 1994 de la Cour d’Appel de Kinshasa /Matete a acquis l’autorité de la chose irrévocablement jugée à l’égard des héritiers de Noca Lucio.
182. Le Plaignant allègue que le droit à l’égalité des justiciables devant les tribunaux garanti par la Charte, a été violé par la Cour Suprême de Justice dans la mesure où, seuls les moyens de Monsieur Kafwa, partie adverse, ont été pris en compte par rapport à ceux de Monsieur NOCA à qui la reprise d’instance a été refusée.
183. L’Etat défendeur indique quant à lui que la démarche de la Cour Suprême de Justice dont le raisonnement est sans reproche en droit ne peut en aucun cas être considérée comme ayant violé l’article 7 de la charte.
184. Pour l’Etat Défendeur, le renvoi de la cause devant la section judiciaire de la Cour Suprême de Justice sur le fond n’était que la résultante du deuxième pourvoi en cassation qui, ayant été estimé fondé par la Cour Suprême de Justice avait reconnu un deuxième renvoi, il n’était que normal qu’il soit invalidé vis à vis de Monsieur NOCA Lucio, dans la mesure où il fut révélé devant la section judiciaire de la Cour Suprême de Justice que le deuxième pourvoi en cassation qui était à la base dudit deuxième renvoi était frauduleux, puisque introduit le 3 mai 1995 au nom de Monsieur NOCA Lucio déjà décédé le 27 mai 1992.



185. La Commission rappelle que si les requérants ont décidé de poursuivre le procès, ils n'ont fait qu'user de la possibilité qui leur est offerte par l’Etat Congolais qui avait bien constaté de nombreuses irrégularités dans l’administration de la justice sur l’affaire Noca.
186. Le droit à être entendu équitablement repose sur les éléments essentiels notamment le principe de l’égalité des armes des parties à la procédure, qu’elle soit administrative, civile, pénale ou militaire33, la possibilité de bien préparer sa défense, de présenter ses arguments et des éléments de preuve et de répondre aux arguments et aux éléments de preuve de l’accusation ou de la partie adverse34.
187. Aux termes de l’article 7.1 de la Charte, quiconque a le sentiment que ses droits ont été violés a le droit de porter son cas devant les juridictions nationales compétentes. Ainsi, la position ou le statut de la victime ou ceux de l’auteur allégué importent peu. Ce qui signifie qu’une personne dont les droits ont été violés, y compris par des personnes agissant en leur qualité officielle, devrait avoir un recours efficace auprès d’un organe judiciaire compétent, impartial et jouir du droit à ce que sa cause soit entendue et ce sans discrimination aucune.
188. Les Etats parties à la Charte africaine ont ainsi le devoir de veiller à ce que les organes judiciaires soient accessibles à tous et que les parties aient les possibilités de présenter leurs moyens de défense de manière équitable.

189. La Commission note que le titre foncier est un acte administratif susceptible d’être déféré devant le Juge, et peut être l’objet d’un recours pour excès de pouvoir lorsqu’il a été établi de façon irrégulière autrement à la suite d’un défaut survenu au cours de la procédure d’immatriculation.
190. Le droit d’être entendu requiert que le Plaignant ait un accès sans limites à un tribunal ayant la compétence de connaître de son cas.



33 Directives et principes de la Commission africaine sur le droit à un procès équitable et à l’assistance judiciaire en Afrique, Point A.2(a). 34 Idem, Point A.2(e)


Un tribunal compétent en droit pour entendre un cas est doté de ce pouvoir par la loi.
191. La Commission a fourni un éclaircissement sur l’article 7 dans l’affaire Kenneth Good c/République du Botswana, dans laquelle elle a affirmé que le droit à faire entendre sa cause exige que le Plaignant jouisse d’un accès sans restriction à un tribunal compétent pour présenter sa cause35.
192. La Commission estime que lorsque les autorités mettent des obstacles de manière à empêcher les victimes d'avoir accès aux tribunaux compétents, elles privent celles-ci de leur droit à ce que leur cause entendue.
193. Dans l’affaire Zimbabwe Human Rights NGO Forum c/ Zimbabwe36, la Commission a fait observer que la protection accordée par l’Article 7 n’est pas limitée à la protection des droits des personnes arrêtées et détenues mais qu’elle comprend le droit de chacun d’avoir accès aux organes judiciaires pertinents ayant la compétence d’entendre leur cas et de leur accorder une réparation adéquate.
194. La Commission déplore qu’après avoir pris la bonne décision de rouvrir les débats, la Cour Suprême de Justice soit revenue sur sa décision en refusant à la partie NOCA de présenter ses moyens de défense et en rejetant la reprise d’instance de la succession Noca décidée par elle et la tierce opposition.
195. La Commission estime que si l’Etat Défendeur a constaté que le deuxième pourvoi à la base du deuxième renvoi était frauduleux, la Cour Suprême de Justice ne devait pas rejeter la reprise d’instance, seul moyen de recours dont disposait la victime pour revendiquer son immeuble.
196. La Commission estime en outre que dans pareilles circonstances, si la Cour a estimé avoir commis une erreur en admettant que la partie NOCA reprenne l’instance alors qu’il existait un jugement ayant acquis force de chose jugée, mais également que le deuxième pourvoi en cassation a été obtenu sur la base d’un acte frauduleux, elle était tenue de rouvrir les débats aux fins de notifier ces faits à la partie Noca.

35 Communication 313/05 - Kenneth Good c/République du Botswana , para. 169 36 Communication 245/2002 - Zimbabwe Human Rights NGO Forum c/ Zimbabwe



197. La Commission estime que l’arrêt définitif qui a écarté l’obligation de rouvrir les débats pour audition de la position de Dino Noca a ainsi privé ce dernier du droit à ce que sa cause soit entendue.
198. La Commission estime par ailleurs que la Cour Suprême de Justice de ce fait n’a pas offert les garanties procédurales élémentaires. Sa décision ne peut avoir de légitimité en l’absence d’un débat contradictoire et respectueux du principe de l’égalité des armes, qui aurait permis aux parties de débattre de la question de la reprise d’instance.
199. Dans de telles circonstances, la Commission ne peut qu’entériner les revendications du Plaignant selon lesquelles la décision de la Cour Suprême de Justice d’écarter la partie NOCA des débats sans lui donner l’occasion de présenter ses moyens de défense et sans examiner les conséquences qu’il pourrait y avoir sur sa requête n’est pas conforme aux exigences de la Charte africaine et aux principes généraux du droit.
200. La Commission estime que l’argument avancé par l’Etat Défendeur pour justifier la position prise par sa juridiction est incompatible avec les obligations de l’Etat Défendeur de respecter l’article 7 de la Charte.
201. Le plaignant allègue aussi la violation de l’article 3 de la charte qui porte sur le droit à l’égale protection de la loi et celui à la totale égalité devant la loi. Ces droits comportent pour les parties à un procès, l’accès aux mêmes chances de préparation et de présentation de leurs moyens. Autrement dit, ils doivent défendre leur cas devant toute juridiction sur un même pied d’égalité.
202. En effet, dans sa Communication Zimbabwe Lawyers for Human Rights et l’Institut pour les droits humains et le développement en Afrique c./République du Zimbabwe37, la Commission s’est appuyée sur la décision de la Cour Suprême dans l’affaire Brown c./Board of Education of Topeka38, dans laquelle le Juge en chef Earl Warren des Etats-Unis d’Amérique a soutenu que “l’égalité de la protection par la loi renvoie au droit de toute personne à avoir le même accès aux tribunaux judiciaires et d’être traitée de la même façon par les

37Communication 294/04: Zimbabwe Lawyers for Human Rights and Institute for Human Rights and Development in Africa (on behalf of Andrew Barclay Meldrum) / Zimbabwe, para. 104 38 idem


tribunaux judiciaires, aussi bien pour les procédures que pour l’essence de la loi. Elle s’apparente au droit à l’application régulière de la loi, mais s’applique en particulier au traitement égal en tant qu’élément d’équité fondamentale ».
203. La Commission considère que cette attitude de la Cour Suprême de justice est en contradiction avec les principes du droit à l’égalité devant la loi et du droit à la défense et viole ainsi les articles 3 et 7.
204. Dans son analyse de la situation au regard de moyens présentés par les parties, la Commission conclut à l’existence d’une violation des articles 3 et 7.1.c et 14 de la Charte africaine.
205. Enfin, le Plaignant requiert de la Commission que l’Etat Défendeur lui alloue, à titre compensatoire pour les préjudices subis la somme minimale de USD 400.000, et ce compris les frais payés aux avocats.
206. La Commission, tout en reconnaissant que le Plaignant a subi des préjudices certains liés à son droit de propriété sur l’immeuble querellé et ce, pendant des années (28 ans), note cependant qu’elle n’a pas d’éléments suffisants pour fixer le quantum des préjudices subis.
207. Dès lors, statuant en équité et à la lumière de sa jurisprudence39, la Commission recommande que le montant de cette réparation soit déterminé en fonction de la législation en vigueur en République Démocratique du Congo.


Décision de la Commission

La Commission :




39 Communication 253/02 Antoine Bissangou c/République du Congo, para 83



- Constate que la République Démocratique du Congo a agi en violation des articles 3, 7.1 (c) et 14 de la Charte;

- Déclare que l’attribution de l’immeuble de la famille Noca à un tiers par l’Etat sur la base de textes successivement abrogés est contraire aux dispositions de l’article 14 de la Charte africaine ;

- Déclare en conséquence l’arrêt RCR/C019 du 28 novembre 2003 contraire aux dispositions des articles 3, 7.1 (c) de la Charte africaine ;

- Enjoint à la RDC de rétablir les ayants-droit de Feu Noca dans leur droit à la propriété en leur restituant le titre foncier de l’immeuble querellé ou à défaut, en leur payant une juste, équitable et prompte indemnisation;

- Condamne la RDC à réparer immédiatement les préjudices subis par la famille Dino NOCA et ce, conformément à la législation en vigueur en République démocratique du Congo;

- Ordonne à l’Etat Défendeur de présenter, dans un délai de 180 jours à partir de la notification de cette décision, un rapport détaillé sur les mesures qu’il aura adoptées pour mettre en œuvre cette décision.
Fait à Yamoussoukro, Côte d’Ivoire, à l’occasion de la 52ème Session Ordinaire de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, tenue du 9 au 22 Octobre 2012.